vendredi 12 février 2010

Le rêve d'Olivier Masmonteil.


L'acte de contempler (et je dis bien, "l'acte de contempler" et non "l'état de contemplation") tel que nous l'a légué la tradition occidentale implique que l'on se tienne devant l'image, devant le tableau plat, accroché ou peint sur le mur, distant du spectateur.
Ce fait trouve son écho dans la manière dont se construit, depuis la Renaissance, l'espace pictural, c'est-à-dire la perspective: des lignes de fuite creusent le tableau en profondeur et viennent se jeter à un point précis situé sur la ligne d'horizon. L'horizon est lui-même la démarcation optique (et non réelle) signalant la limite de l'espace perceptible par l'oeil.

La manière dont nous avons l'habitude de contempler un paysage (et dont nous le photographions, par exemple) n'est pas différente. Et l'on pourrait dire aussi que la scène de théâtre traditionnelle, "à l'italienne", relève du même modèle.
Quand nous contemplons, l'espace s'ouvre devant nous tout en étant contenu par les limites du regard. C'est comme si c'était le regard qui le soutenait, voire qui en était l'auteur.

On sait cependant que cet espace est potentiellement ouvert, voire infini. Si l'on se déplace dans un paysage, la ligne d'horizon bouge. Et la manière dont les peintres représentent la ligne d'horizon (par exemple, la fameuse "perspective atmosphérique") suggère justement cet infini qui se cache derrière le point ultime de la vision.
Finalement, c'est très étrange et très paradoxal, cette manière que nous avons de nous tenir devant l'espace.
L'espace serait quelque chose dans lequel nous ne sommes pas vraiment acceptés, quelque chose dont on ne perçoit qu'une partie et qui nous dépasse infiniment. Et en même temps quelque chose dont notre vision est l'auteur. Comme si notre vision relayait l'acte d'un Dieu créateur.


Ce petit préambule est destiné à servir d'introduction à l'exposition d'Olivier Masmonteil, qui se tient actuellement à la chapelle de la Visitation à Thonon-les-Bains.
L'artiste y a rassemblé 750 tableaux de petit format sous le titre "Quelle que soit la minute du jour". Ces paysages, issus de différentes parties du monde, proviennent tous de l'expérience directe de l'artiste qui, sur place, a vécu, perçu et photographié ce qu'il a ensuite peint, qu'il s'agisse des Iles Marquises, des glaciers argentins ou de la banlieue parisienne.

Ce qui me frappe toujours, dans les paysages d'Olivier Masmonteil, c'est que, s'ils résultent à chaque fois d'une véritable plongée sensible dans la nature (et ceux qui connaissent un peu l'artiste savent à quel point le lien entre la nature et lui, leur osmose, est ancré depuis longtemps), l'artiste n'a pas cherché ensuite, dans la construction de ses peintures, à sortir de la tradition de l'oeil placé devant le paysage.
Certes, la facture elle-même de ses peintures, extrêmement nuancée, veloutée, gorgée de lumière, suggère bien l'infinité des sensations éprouvées. Mais je me suis souvent demandé pourquoi l'artiste ne souhaitait pas plus rendre-compte de sa plongée même dans la nature et s'en tenait à la fameuse perspective.

Or, c'est justement le rassemblement de ces centaines de paysages qui nous apprend quelque chose à ce sujet: ces centaines de lignes d'horizon et de points de fuite juxtaposés donnent au spectateur la sensation de la fuite en avant, dans la quête infinie d'un paysage idéal, DU paysage, qui exprimerait en un seul coup la totalité de ce que l'on peut éprouver au sein de la nature — paysage définitivement inaccessible au pinceau, évanescent pour l'artiste qui voudrait le fixer.

Si, à la Renaissance, la représentation de l'espace en perspective passait pour une représentation objective du monde, ici, c'est plutôt comme si l'artiste passait du paysage réellement vécu au paysage rêvé. Malgré le désir de possession éprouvé par l'artiste, désir que son voyage autour du monde a tenté d'assouvir, le paysage finit par lui échapper quand il veut l'arrêter dans la couleur.
Aucun de ces paysages n'est en effet strictement identifiable, leur choix et leur rangement ne répond à aucune nomenclature. On est devant des zones géographiques à l'identité incertaine, face à une pure démultiplication du paysage. Un peu comme si l'on était pris dans une lanterne magique ou dans un diorama — un leurre, une boîte à illusions. Ces peintures, c'est le rêve qui émane du paysage réel et qu'on ne retient pas totalement au réveil.


Par ailleurs, je profite de l'occasion pour vous recommander cette monographie sur Olivier Masmonteil (excellemment) écrite par Emmanuel Lurin et publiée par les (très bonnes) éditions Ides & Calendes, dans le cadre de la (judicieuse!) collection "Jeunes artistes" que je dirige:



(Images: courtesy Olivier Masmonteil, crédits photographiques Hugo Miserey)

8 commentaires:

Hadda a dit…

je connais que peu le travail d'olivier mais la première chose qui m'a frappé dans les rares oeuvres que j'ai vu ( malheureusement pas encore en vrai) c'est cet aspect onirique donné à la nature
en tout cas un article qui pour moi fait écho au précédent quand à la perception de l'oeuvre par l'homme, par les yeux
je ne te savais pas que tu dirigeais une collection ;)

Vanessa a dit…

J'aime bien ce que tu nous fais partager et la manière dont tu l'écris
Merci Anne ♥♥

Thalie a dit…

Coucou Anne
Je ne regarderai plus jamais une toile de paysage de la même manière. J'ai hâte de voir les toiles d'Olivier, "pour de vrai". Vivement une expo parisienne. Tu t'en occupes?
Bises

françois a dit…

A te lire , on a l’impression que le travail de l’artiste est un constat d’échec assumé, échec à rendre le paysage par le pinceau, échec même à rendre l’idée de paysage (rêvée ou pas).
Pourquoi donc accumuler autant de toiles si chacune signifie un nouvel échec ?
Cette persévérance dans l’échec, si tant est qu’elle soit reconnue comme telle par OM lui-même, doit avoir un sens.

Anonyme a dit…

Bonjour François!
ta remarque est intéressante. Je pense que l'artiste aurait lui-même une réponse à te formuler directement.
Il y a certainement un constat d'échec par rapport au projet initial, projet qui, me semble-t-il, relève du fantasme.
La peinture qui demeure n'en reste pas moins belle et justement, pleine de sens quant au chemin effectué par l'artiste.

Anne

Marie-Lore Staudt a dit…

C'est magnifique, cela me fait bien plaisir de voir la peinture d'Olivier... Bon we. Merci Anne!
:o)

Euterpe a dit…

IL me semble que la recherche d'Olivier pourrait avoir quelque chose de commun avec celle de Caspar David Friedrich et, en même temps, inverse : ajouter une dimension éternel au paysage là où C.-D. Friedrich lui donnait une dimension mystique. Ou bien montrer le paysage qui nous échappe, que l'on habite pas, en effet. Le paysage comme miroir de notre étrangement de soi, peut-être ?

Marie-Ange a dit…

Je ne suis pas très adepte de l'art moderne en général, poser des cailloux sur un plancher et trouver là , une oeuvre d'art, me parait un peu un abus et une exploitation de la bêtise humaine.
Néanmoins, sur ce blog, je trouve les peintures superbes, et d'autres oeuvres captent mon oeil avec plaisir.
Bravo!