lundi 7 janvier 2013

La Pause-Art

"Occhiata" s'appelle aujourd'hui "La Pause-Art". 

Vous retrouverez mes chroniques artistiques, ainsi que les prestations que je propose, à l'adresse suivante:
http://pause-art.com
Merci pour votre fidélité.
Je vous souhaite de bonnes pauses art!

Anne

vendredi 12 février 2010

Le rêve d'Olivier Masmonteil.


L'acte de contempler (et je dis bien, "l'acte de contempler" et non "l'état de contemplation") tel que nous l'a légué la tradition occidentale implique que l'on se tienne devant l'image, devant le tableau plat, accroché ou peint sur le mur, distant du spectateur.
Ce fait trouve son écho dans la manière dont se construit, depuis la Renaissance, l'espace pictural, c'est-à-dire la perspective: des lignes de fuite creusent le tableau en profondeur et viennent se jeter à un point précis situé sur la ligne d'horizon. L'horizon est lui-même la démarcation optique (et non réelle) signalant la limite de l'espace perceptible par l'oeil.

La manière dont nous avons l'habitude de contempler un paysage (et dont nous le photographions, par exemple) n'est pas différente. Et l'on pourrait dire aussi que la scène de théâtre traditionnelle, "à l'italienne", relève du même modèle.
Quand nous contemplons, l'espace s'ouvre devant nous tout en étant contenu par les limites du regard. C'est comme si c'était le regard qui le soutenait, voire qui en était l'auteur.

On sait cependant que cet espace est potentiellement ouvert, voire infini. Si l'on se déplace dans un paysage, la ligne d'horizon bouge. Et la manière dont les peintres représentent la ligne d'horizon (par exemple, la fameuse "perspective atmosphérique") suggère justement cet infini qui se cache derrière le point ultime de la vision.
Finalement, c'est très étrange et très paradoxal, cette manière que nous avons de nous tenir devant l'espace.
L'espace serait quelque chose dans lequel nous ne sommes pas vraiment acceptés, quelque chose dont on ne perçoit qu'une partie et qui nous dépasse infiniment. Et en même temps quelque chose dont notre vision est l'auteur. Comme si notre vision relayait l'acte d'un Dieu créateur.


Ce petit préambule est destiné à servir d'introduction à l'exposition d'Olivier Masmonteil, qui se tient actuellement à la chapelle de la Visitation à Thonon-les-Bains.
L'artiste y a rassemblé 750 tableaux de petit format sous le titre "Quelle que soit la minute du jour". Ces paysages, issus de différentes parties du monde, proviennent tous de l'expérience directe de l'artiste qui, sur place, a vécu, perçu et photographié ce qu'il a ensuite peint, qu'il s'agisse des Iles Marquises, des glaciers argentins ou de la banlieue parisienne.

Ce qui me frappe toujours, dans les paysages d'Olivier Masmonteil, c'est que, s'ils résultent à chaque fois d'une véritable plongée sensible dans la nature (et ceux qui connaissent un peu l'artiste savent à quel point le lien entre la nature et lui, leur osmose, est ancré depuis longtemps), l'artiste n'a pas cherché ensuite, dans la construction de ses peintures, à sortir de la tradition de l'oeil placé devant le paysage.
Certes, la facture elle-même de ses peintures, extrêmement nuancée, veloutée, gorgée de lumière, suggère bien l'infinité des sensations éprouvées. Mais je me suis souvent demandé pourquoi l'artiste ne souhaitait pas plus rendre-compte de sa plongée même dans la nature et s'en tenait à la fameuse perspective.

Or, c'est justement le rassemblement de ces centaines de paysages qui nous apprend quelque chose à ce sujet: ces centaines de lignes d'horizon et de points de fuite juxtaposés donnent au spectateur la sensation de la fuite en avant, dans la quête infinie d'un paysage idéal, DU paysage, qui exprimerait en un seul coup la totalité de ce que l'on peut éprouver au sein de la nature — paysage définitivement inaccessible au pinceau, évanescent pour l'artiste qui voudrait le fixer.

Si, à la Renaissance, la représentation de l'espace en perspective passait pour une représentation objective du monde, ici, c'est plutôt comme si l'artiste passait du paysage réellement vécu au paysage rêvé. Malgré le désir de possession éprouvé par l'artiste, désir que son voyage autour du monde a tenté d'assouvir, le paysage finit par lui échapper quand il veut l'arrêter dans la couleur.
Aucun de ces paysages n'est en effet strictement identifiable, leur choix et leur rangement ne répond à aucune nomenclature. On est devant des zones géographiques à l'identité incertaine, face à une pure démultiplication du paysage. Un peu comme si l'on était pris dans une lanterne magique ou dans un diorama — un leurre, une boîte à illusions. Ces peintures, c'est le rêve qui émane du paysage réel et qu'on ne retient pas totalement au réveil.


Par ailleurs, je profite de l'occasion pour vous recommander cette monographie sur Olivier Masmonteil (excellemment) écrite par Emmanuel Lurin et publiée par les (très bonnes) éditions Ides & Calendes, dans le cadre de la (judicieuse!) collection "Jeunes artistes" que je dirige:



(Images: courtesy Olivier Masmonteil, crédits photographiques Hugo Miserey)

mardi 9 février 2010

Regina Virserius


La Galerie Eric Dupont présente jusqu'au 2 mars une exposition d'œuvres de Regina Virserius.

L'artiste a photographié une série d'objets conservés par le musée des Arts et Métiers. On y voit, par exemple, le pendule de Foucault ou encore des instruments de géométrie descriptive.

Les photographies de Regina Virserius se caractérisent la plupart du temps par le choix d'un cadrage frontal et centré. Le sujet se détache sur un fond neutre avec relief et netteté.

Ces caractéristiques font subir à l'objet une étrange transformation: celui-ci est plus présent qu'il ne le serait au milieu d'un espace occupé et en même temps il paraît fantomatique, comme s'il devenait une pure image, un fantôme de réalité.
On retrouve en cela l'effet produit par les natures mortes du XVIIe siècle (celles de Sébastien Stoskopff, par exemple). L'artiste s'empare de la réalité pour en faire une pure matière visuelle.
Cela se vérifie également avec la série de solides en cristal, applications tridimensionnelles de formes géométriques. Ceux-ci en effet, avec les reflets qui s'y jouent à l'intérieur, rappellent les peintures flamandes du XVe siècle, obsédées par les jeux optiques et friandes de reflets sur des matières transparentes ou réfléchissantes.

Il n'est pas anodin que Regina Virserius ait pris pour sujet des instruments et modèles scientifiques. Ces objets, qui donnent une réalité concrète à des élaborations de l'esprit, nous invitent à considérer la nature très mentale de ces photographies. Elles transforment en pures réalités visuelles quelque chose qui, au départ, correspond aux figures et aux combinaisons que notre cerveau est capable de former.

Ces photographies, comme les objets qu'elles montrent, expriment la maîtrise de l'esprit sur la matière. En cela, elles répondent exactement à la notion de classicisme, ce qui, pour moi, n'a rien de péjoratif. Il y a quelque chose d'extrêmement beau dans la manière dont l'esprit circonvient la matière, l'enserre, l'agence selon ses propres combinaisons, lui imprime ses propres formes, pour en faire finalement ces objets à la fois si concrets et si irréels que sont ces photographies.

(les images: courtoisie Regina Virserius et galerie Eric Dupont)

jeudi 26 novembre 2009

Recyclage

Hier je me promenais au Louvre et voilà que je suis tombée là-dessus:

















... Quand on est un peu habitué à l'art contemporain, on a tendance à en voir partout (peut-être surtout dans les lieux qui n'y sont pas destinés), ou, plus exactement, on a toujours peur de perdre la face en manquant une oeuvre qui, au premier abord, n'en aurait pas forcément l'air.

Et puis, comme le Louvre s'est mis à insérer subrepticement des oeuvres d'art contemporain au milieu de ses collections (ce qui, soit dit en passant, est un peu une façon de traiter les oeuvres contemporaines comme des nains de jardin apparaissant au détour de deux ifs taillés à la française), je me suis dit: "tiens, quoi qu'est-ce?"

Il faut dire aussi que, dans le genre sac en plastique, il y avait un précédent.



Ceci:

ça, c'est une oeuvre de Kader Attia présentée au printemps dernier lors de la Force de l'art. (source image)
Ce qui était drôle, d'ailleurs, c'est que bien des visiteurs ne l'avaient pas remarquée, notant juste la présence du vigile qui, en raison de l'apparence très triviale de l'oeuvre, devait veiller à ce qu'on ne marche pas dessus (ou que, dans un souci écologique, on n'aille pas la déposer dans le bac jaune destiné aux déchets recyclables).


Puis, les sacs de plastique (ceux du Louvre, donc) ont révélé leur véritable nature:








De cet épisode, certains pourraient tirer au moins deux conclusions opposées:

1) que l'art n'a aucun intérêt lorsqu'il peut être confondu avec la réalité.

2) ou bien que, justement, l'intérêt de l'art est de nous faire relever des détails de la réalité qu'on ne remarquerait pas autrement.


Moi je dirais que la valeur d'une oeuvre est indépendante de sa confusion éventuelle avec le réel.
Mais que, dans ce cas particulier, ce qui différencie ces sacs en plastique de ceux de Kader Attia, ce n'est rien d'autre que leur valeur d'assurance...

Il est évident que l'art contemporain sème le trouble entre ce qui est art et ce qui ne l'est pas. Mais cela reste anecdotique s'il n'en ressort pour moi aucune émotion esthétique.
Face à ces sacs (comme face à ceux de Kader Attia), ni grand bouleversement, ni questions existentielles.

Mais l'anecdote m'a procuré du plaisir. (D'ailleurs, les sacs du Louvre, résidus de prétendus "travaux", me semblent bien incongrus ... plus que ceux de KA!). Je m'en contente volontiers.

mardi 24 novembre 2009

Un aperçu de l'oeuvre de Michaël Schouflikir


Ce n'est pas la première fois qu'Occhiata évoque les oeuvres de Michaël Schouflikir. Son exposition actuelle à la galerie Eva Hober me donne l'envie d'une nouvelle note à son sujet.
L'oeuvre de Michaël Schouflikir se signale d'emblée par son format miniature: on a pu voir depuis quelques années ses visions du monde contemporain réduites à la taille d'une maquette, visions poétiques, d'apparence naïve, mais à l'évidence critiques quand on les observe de près.

La dernière exposition de l'artiste révèle la diversification actuelle de ses pièces.
On y trouve notamment:

- de nouveau des petites maquettes, mais cette fois réalisées avec des matériaux précaires, visiblement de récupération.


(Ici: Germinal)


- des assemblages de bouts de bois, qui ne sont pas sans évoquer les collages de Kurt Schwitters et de Hans Arp de l'époque Dada, mais qui ici expriment une certaine vision de la ville moderne.
(Ici: Metropolis)
- D'autres assemblages dont le titre, parfois fondé sur un jeu de mots (ici: Parabellum) est sans équivoque quant à la portée critique du propos. Ce qui est intéressant d'ailleurs, dans l'oeuvre ci-contre, c'est qu'on peut la considérer soit à l'échelle 1 (auquel cas, les clous et le fil de fer rouillés seront vus, par exemple, comme les vestiges d'une civilisation guerrière), soit comme la métaphore miniature d'une réalité plus large (et dans ce cas, les clous seront l'image de vieux obus, comme ceux qu'on voit sur les monuments aux morts de 14-18, ou une barrière hérissée de pointes).

- Des collages, comparables à des origami, réalisés à l'aide de bouts de papiers froissés ou déchirés, dont on apprend qu'ils ont été, dans une vie antérieure, des tickets de métro ramassés ou bien encore des contraventions détournées.


(Ici: Sol 5).

Il manque encore (je n'ai pas d'image) les peintures faites sur des morceaux de bois assemblés - peintures d'apparence abstraite mais où l'on discernera des signes rappelant le configuration d'un parking ou un alignement d'immeubles.
Le communiqué de presse de l'exposition, qu'on peut trouver au bas de cette page, explique très clairement la manière dont l'artiste récupère les débris de la vie contemporaine pour y insérer de la poésie, un souffle, un rythme coloré, au-delà même du regard critique qu'il porte sur elle.
Ce qui me plaît justement, c'est la fragilité de ces pièces. Leur taille réduite (elles ne dépassent pas les 10 cm par leur plus long côté) semble dire qu'elles ne tiennent qu'à un fil. Avant de dénoncer la dureté de la vie contemporaine, il me semble qu'elles montrent que cette vie ne résisterait pas au premier souffle un peu violent, pour peu, justement, qu'une multiplication d'oeuvres de cet ordre y mette quelque désordre. Parce qu'ils ont été recréés par l'artiste en objet miniature, les restes et les débris naguère épars qui les constituent démontrent le potentiel de renouveau qu'ils contiennent.
J'ai envie d'imaginer l'envol de centaines d'origami comme ceux de Michaël Schouflikir - et les perturbations inattendues que cela produirait.

(Images: courtoisie de l'artiste et galerie Eva Hober, Paris)